mardi 5 février 2008

Je me souviens

C’est l’hiver et je me souviens…

C’est l’hiver et je me souviens, dans la douceur d’un soir d’été, m’être caché sous la lune, dans le secret des branches du cerisier à guetter la silhouette de ta présence, forme noire détachée dans le cadre lumineux de la fenêtre de la salle de bain, la haut sous le toit, figure humaine dont les disparitions et apparitions, les passages inexplicables à mon entendement masculin me trouvaient, tel l’enfant devant un théâtre d’ombre mystérieux, à tenter de comprendre ce qui motivait tout ce temps passé à te préparer pour la nuit puis, voyant la lumière jaune s’éteindre, courir au fond du jardin et me jeter dans le lit en tentant de calmer une respiration haletante due autant à ma course qu’aux palpitations de mon émerveillement et guetter d’une oreille inquiète le bruit feutré de tes pas qui s’approchaient comme s’il avait été possible que tu ne vinsses pas.

C’est l’hiver et je me souviens de ces matins de printemps où, après une nuit commencée dans les caresses à la lueur d’une bougie vacillante et continuée dans la tendresse ensommeillée de ma main posée sur ta hanche fraîche, tu te levais, réveillée par les chants d’oiseaux, tu enfilais ton pantalon de pyjama rouge, tu reprenais ton sac, ta bouteille d’eau, ton livre, ta lampe de poche et, sans un mot, tu sortais, image du dos d’une femme avec qui j’avais dormi, me laissant seul sous la couette à goûter le plaisir d’être tout simplement vivant, encore nimbé des parfums de notre couche dans un lieu qui chaque soir, chaque matin, me paraissait un miracle sans que jamais je ne m’y habitue, n’ayant envie de rien si ce n’est de laisser mourir tout doucement l’écho de nos coeurs qui, quelques heures plus tôt, avant le sommeil, dans la chaleur du poêle à bois, s’étaient mis à battre à toute volée.

C’est l’hiver et je me souviens de toi dans ton jardin de printemps, savant mélange de nature livrée à elle-même et d’interventions farouches pour lutter contre l’envahissement incessant, armée de ton sécateur et qui coupait, rectifiait, te battait, comme si tu taillais dans les frondaisons de ta propre nature pour continuer à respirer et laisser s’épanouir les fleurs de ta vie, profusion de formes et de couleurs apparaissant partout, se vengeant de la tristesse des jours gris et froids de l’hiver, affirmant leur droit à vivre, revendiquant d’être belles et éphémères.

C’est l’hiver et je me souviens des soirs couchants d’avant l’été, aux premières douceurs vespérales, après avoir traversé d’un pas lent le jardin exubérant de vert tendre, un verre de vin blanc à la main, goûtant chaque pas qui nous rapprochait de notre coin de silence à nous, nous asseyant sur la marche et de ta voix si légère posant l’un derrière l’autre quatre mots de velours « tu m’offres une cigarette ? » sans penser à rien qu’à respirer le temps qui passe entre les volutes de fumée bleutée avec ce sentiment, inconnu sur le moment mais revécu dans ce souvenir, qu’il suffisait d’être là, ensemble, dans le moment présent, sans tensions, sans questions, pour simplement s’aimer.

C’est l’hiver et je me souviens des moments de bonheur à masser tes pieds, passant et repassant mes mains sans cesse, sans le début d’une lassitude, sur toute la surface d’une peau offerte au sculpteur que j’étais alors, palpant la plante comme une pâte, faufilant mes doigts dans les espaces serrés des tiens, les prenant ensemble, cinq presqu’îles attachées au petit continent, jouant le flux et le reflux de la marée, les saisissants un par un pour en dégager la grâce et pour que s’épanouisse ton plaisir, tel que tu n’avais aucune envie que cesse cette sensation proche du bébé qu’on caresse et qui laisse s’envoler un sourire inégalable, tel que j’aurai pu, si nous avions été plus fous, continuer et continuer des jours entiers jusqu’à la fin des mondes.

C’est l’hiver et je me souviens de ton rire en pépites traversées de soleil, de tes éclats de joie, de ton sourire irradiant bien au-delà de ton visage puisqu’il allait jusqu’à me réchauffer l’intérieur de l’âme.

Je me souviens… et c’est l’hiver.

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