J’ai pris le bateau. Etrange expression ! Comment peut-on prendre un bateau ? Ou un avion, ou un train ? S’agit-il de prendre entre ses bras ou de prendre au sens militaire : S’emparer de… En tous les cas j’ai pris le bateau et je l’ai pris pour Rhodes. Non que j’aie confondu les deux… Je suis monté sur un bateau à destination de Rhodes, voilà l’expression juste !
Je suis donc, au moment où j’écris ces lignes, au milieu d’une mer dans un amas de ferraille de plusieurs milliers de tonnes qui est supposé m’emmener à Rhodes – une île qui n’a rien à voir, malgré les apparences avec Rhodes Island ! Je dis supposé, car mon esprit nourri au sein du cartésianisme se refuse à imaginer que plusieurs milliers de tonnes d’acier remplies à ras le bord de voitures, de camions et d’humains puissent flotter. Nous sommes comme cela nous les terriens qui avons fait vingt ans d’études. Nous sommes capables de monter dans un avion sans savoir pourquoi il tient dans l’air et dans un bateau sans savoir comment il tient dans l’eau ! En vérité et c’est encore plus grave, quatre-vingt dix pour cent d’entre-nous ignorent comment ils tiennent eux-mêmes sur terre. Mais ça c’est une autre histoire.
Faisons donc une expérience ! Saisissons-nous de ces milliers de tonnes d’acier que l’on nomme bateau, ou navire, ou embarcation, ou bâtiment ou paquebot, peu importe, et formons délicatement dans la paume de nos mains une boule. Posons cette boule délicatement sur la surface de la même eau qui venait de nous porter avant de procéder à cette transformation. Que se passe-t-il ? Cette énorme boule s’enfonce-t-elle immédiatement dans les profondeurs océanes comme le ferait n’importe quel caillou de dix grammes ? Votre esprit rationnel n’a bien sûr aucun doute ! Même si vous ignorez tout de la poussée d’Archimède vous visualisez immédiatement le résultat ! Mais alors comment expliquez-vous que ces montres d’acier ne coulent pas ? Vous ne savez pas ? Car enfin la poussée d’Archimède ne s’exerce-t-elle pas à tous les objets quelle que soit leur forme et la matière qui les compose ?
Donc, reprenons notre expérience, et que voyons-nous devant nos yeux ébahis ? Cela flotte ! Vous êtes en train de penser que l’auteur de ces lignes a vraisemblablement perdu toute notion de réalité et que le mal de mer dont il doit être l’objet lui a fait perdre tout équilibre psychique mais vous êtes-vous posé cette question : Ais-je déjà transformé, dans mes petites mains, un paquebot en boule d’acier ? La réponse est non, probablement – et pourtant vous êtes sûr de votre fait ! Donc vous ne savez pas comment un bateau flotte mais vous êtes sûr qu’il flotte parce que vous avez déjà pris un bateau. Et vous êtes certain que la boule ne va pas flotter alors que vous n’avez fait cette expérience ! Admettons !
Pour poursuivre l’expérience prenons maintenant un bateau tout neuf de 300 mètres de long, n’ayant jamais navigué mais conçu pour résister à des icebergs titanesques. Saisissons-le par la proue entre le pouce et l’index et faisons-lui faire trempette. Que se passe-t-il ? Il coule ! Pourquoi ? Et bien la raison en est très simple malgré les apparences : Le bateau tout neuf n’a jamais appris à flotter tandis que la grosse boule d’acier se souvient très bien des centaines de miles parcourus sur toutes les mers du globe ! (Je dis globe parce que c’est plus joli !) Je vois tout de suite des esprits retords me demander pourquoi on n’apprend pas aux pierres à nager, les pierres étant naturellement disponibles à la différence de l’acier cela ferait beaucoup d’économies. Je leur répondrai, deux points ouvrez les « – Et une île, en quoi c’est fait, une île ? Fermez les ». Ce qui nous ramène directement au but initial de ce voyage : Rhodes est une île, c’est à dire un gros caillou qui a appris à flotter il y a très longtemps. De là à penser que toute chose est la chose qu’elle est parce qu’elle a appris à être cette chose il n’y a qu’une brasse. J’y reviendrai.
Mais j’entends une remarque fort pertinente : si Rhodes est une île et que cette île flotte pourquoi prendre un bateau pour s’y rendre ? Pourquoi ce gros caillou ne viendrait-il pas vous chercher si en plus de savoir flotter il savait nager ? La encore la réponse tombe sous le sens : vous n’êtes pas seul au monde ! Imaginons que vous soyez seul, alors oui ! Vous auriez pu apprendre à Rhodes à venir jusqu’à vous et éviter ainsi les désagrément d’un voyage sur un bateau sans cabines, obligé que vous êtes à tenter vainement de dormir sur une banquette au milieu des conversation bruyantes et néanmoins helléniques (ce qui est un pléonasme) avec le faisceau lumineux d’une lampe directement dans l’œil droit et que le filtre de votre paupière fermée n’atténue que si peu. Mais vous n’êtes pas seul, et si vous pouviez amener Rhodes à vous, les centaines de personnes désirant s’y rendre, devraient attendre leur tour tant et si bien que si, par chance, vous étiez le premier à aborder l’île vous ne pourriez jamais débarquer là où vous le souhaitez, attendant des siècles que l’île embarque tous ceux qui sont désireux de fouler son sol. Sans compter que l’un des atouts majeurs de Rhodes est sa position géographique et par conséquence directe, son climat. Imaginez si un canadien…Et il y a des canadiens qui viennent à Rhodes je peux en attester.
Rhodes est donc une île qui flotte mais qui ne navigue pas ! Et il en est ainsi en fait de toutes les terres de cette planète. En réalité ce n’est pas tout à fait vrai. Non seulement toutes les îles mais tous les continents se déplacent sur la surface des eaux mais ils le font si lentement que d’une vie à l’autre, nous, petits humains, avons l’expérience d’une immobilité.
Comme se déplacent nos sentiments sur l’océan du désir. Et il nous arrive de nous réveiller certains matins de notre vie avec l’obligation de constater que ce que nous pensions installé là pour toujours a fini par se séparer de nous si imperceptiblement que nous n’en avons rien vu venir.
J’aimerai trouver un amour, le prendre délicatement dans la paume de mes mains, le déposer sur l’eau, et, pour ne pas le perdre, apprendre à nager avec lui pour, ensemble, partir sur les mers de la vraie vie.
lundi 11 février 2008
mardi 5 février 2008
Je me souviens
C’est l’hiver et je me souviens…
C’est l’hiver et je me souviens, dans la douceur d’un soir d’été, m’être caché sous la lune, dans le secret des branches du cerisier à guetter la silhouette de ta présence, forme noire détachée dans le cadre lumineux de la fenêtre de la salle de bain, la haut sous le toit, figure humaine dont les disparitions et apparitions, les passages inexplicables à mon entendement masculin me trouvaient, tel l’enfant devant un théâtre d’ombre mystérieux, à tenter de comprendre ce qui motivait tout ce temps passé à te préparer pour la nuit puis, voyant la lumière jaune s’éteindre, courir au fond du jardin et me jeter dans le lit en tentant de calmer une respiration haletante due autant à ma course qu’aux palpitations de mon émerveillement et guetter d’une oreille inquiète le bruit feutré de tes pas qui s’approchaient comme s’il avait été possible que tu ne vinsses pas.
C’est l’hiver et je me souviens de ces matins de printemps où, après une nuit commencée dans les caresses à la lueur d’une bougie vacillante et continuée dans la tendresse ensommeillée de ma main posée sur ta hanche fraîche, tu te levais, réveillée par les chants d’oiseaux, tu enfilais ton pantalon de pyjama rouge, tu reprenais ton sac, ta bouteille d’eau, ton livre, ta lampe de poche et, sans un mot, tu sortais, image du dos d’une femme avec qui j’avais dormi, me laissant seul sous la couette à goûter le plaisir d’être tout simplement vivant, encore nimbé des parfums de notre couche dans un lieu qui chaque soir, chaque matin, me paraissait un miracle sans que jamais je ne m’y habitue, n’ayant envie de rien si ce n’est de laisser mourir tout doucement l’écho de nos coeurs qui, quelques heures plus tôt, avant le sommeil, dans la chaleur du poêle à bois, s’étaient mis à battre à toute volée.
C’est l’hiver et je me souviens de toi dans ton jardin de printemps, savant mélange de nature livrée à elle-même et d’interventions farouches pour lutter contre l’envahissement incessant, armée de ton sécateur et qui coupait, rectifiait, te battait, comme si tu taillais dans les frondaisons de ta propre nature pour continuer à respirer et laisser s’épanouir les fleurs de ta vie, profusion de formes et de couleurs apparaissant partout, se vengeant de la tristesse des jours gris et froids de l’hiver, affirmant leur droit à vivre, revendiquant d’être belles et éphémères.
C’est l’hiver et je me souviens des soirs couchants d’avant l’été, aux premières douceurs vespérales, après avoir traversé d’un pas lent le jardin exubérant de vert tendre, un verre de vin blanc à la main, goûtant chaque pas qui nous rapprochait de notre coin de silence à nous, nous asseyant sur la marche et de ta voix si légère posant l’un derrière l’autre quatre mots de velours « tu m’offres une cigarette ? » sans penser à rien qu’à respirer le temps qui passe entre les volutes de fumée bleutée avec ce sentiment, inconnu sur le moment mais revécu dans ce souvenir, qu’il suffisait d’être là, ensemble, dans le moment présent, sans tensions, sans questions, pour simplement s’aimer.
C’est l’hiver et je me souviens des moments de bonheur à masser tes pieds, passant et repassant mes mains sans cesse, sans le début d’une lassitude, sur toute la surface d’une peau offerte au sculpteur que j’étais alors, palpant la plante comme une pâte, faufilant mes doigts dans les espaces serrés des tiens, les prenant ensemble, cinq presqu’îles attachées au petit continent, jouant le flux et le reflux de la marée, les saisissants un par un pour en dégager la grâce et pour que s’épanouisse ton plaisir, tel que tu n’avais aucune envie que cesse cette sensation proche du bébé qu’on caresse et qui laisse s’envoler un sourire inégalable, tel que j’aurai pu, si nous avions été plus fous, continuer et continuer des jours entiers jusqu’à la fin des mondes.
C’est l’hiver et je me souviens de ton rire en pépites traversées de soleil, de tes éclats de joie, de ton sourire irradiant bien au-delà de ton visage puisqu’il allait jusqu’à me réchauffer l’intérieur de l’âme.
Je me souviens… et c’est l’hiver.
C’est l’hiver et je me souviens, dans la douceur d’un soir d’été, m’être caché sous la lune, dans le secret des branches du cerisier à guetter la silhouette de ta présence, forme noire détachée dans le cadre lumineux de la fenêtre de la salle de bain, la haut sous le toit, figure humaine dont les disparitions et apparitions, les passages inexplicables à mon entendement masculin me trouvaient, tel l’enfant devant un théâtre d’ombre mystérieux, à tenter de comprendre ce qui motivait tout ce temps passé à te préparer pour la nuit puis, voyant la lumière jaune s’éteindre, courir au fond du jardin et me jeter dans le lit en tentant de calmer une respiration haletante due autant à ma course qu’aux palpitations de mon émerveillement et guetter d’une oreille inquiète le bruit feutré de tes pas qui s’approchaient comme s’il avait été possible que tu ne vinsses pas.
C’est l’hiver et je me souviens de ces matins de printemps où, après une nuit commencée dans les caresses à la lueur d’une bougie vacillante et continuée dans la tendresse ensommeillée de ma main posée sur ta hanche fraîche, tu te levais, réveillée par les chants d’oiseaux, tu enfilais ton pantalon de pyjama rouge, tu reprenais ton sac, ta bouteille d’eau, ton livre, ta lampe de poche et, sans un mot, tu sortais, image du dos d’une femme avec qui j’avais dormi, me laissant seul sous la couette à goûter le plaisir d’être tout simplement vivant, encore nimbé des parfums de notre couche dans un lieu qui chaque soir, chaque matin, me paraissait un miracle sans que jamais je ne m’y habitue, n’ayant envie de rien si ce n’est de laisser mourir tout doucement l’écho de nos coeurs qui, quelques heures plus tôt, avant le sommeil, dans la chaleur du poêle à bois, s’étaient mis à battre à toute volée.
C’est l’hiver et je me souviens de toi dans ton jardin de printemps, savant mélange de nature livrée à elle-même et d’interventions farouches pour lutter contre l’envahissement incessant, armée de ton sécateur et qui coupait, rectifiait, te battait, comme si tu taillais dans les frondaisons de ta propre nature pour continuer à respirer et laisser s’épanouir les fleurs de ta vie, profusion de formes et de couleurs apparaissant partout, se vengeant de la tristesse des jours gris et froids de l’hiver, affirmant leur droit à vivre, revendiquant d’être belles et éphémères.
C’est l’hiver et je me souviens des soirs couchants d’avant l’été, aux premières douceurs vespérales, après avoir traversé d’un pas lent le jardin exubérant de vert tendre, un verre de vin blanc à la main, goûtant chaque pas qui nous rapprochait de notre coin de silence à nous, nous asseyant sur la marche et de ta voix si légère posant l’un derrière l’autre quatre mots de velours « tu m’offres une cigarette ? » sans penser à rien qu’à respirer le temps qui passe entre les volutes de fumée bleutée avec ce sentiment, inconnu sur le moment mais revécu dans ce souvenir, qu’il suffisait d’être là, ensemble, dans le moment présent, sans tensions, sans questions, pour simplement s’aimer.
C’est l’hiver et je me souviens des moments de bonheur à masser tes pieds, passant et repassant mes mains sans cesse, sans le début d’une lassitude, sur toute la surface d’une peau offerte au sculpteur que j’étais alors, palpant la plante comme une pâte, faufilant mes doigts dans les espaces serrés des tiens, les prenant ensemble, cinq presqu’îles attachées au petit continent, jouant le flux et le reflux de la marée, les saisissants un par un pour en dégager la grâce et pour que s’épanouisse ton plaisir, tel que tu n’avais aucune envie que cesse cette sensation proche du bébé qu’on caresse et qui laisse s’envoler un sourire inégalable, tel que j’aurai pu, si nous avions été plus fous, continuer et continuer des jours entiers jusqu’à la fin des mondes.
C’est l’hiver et je me souviens de ton rire en pépites traversées de soleil, de tes éclats de joie, de ton sourire irradiant bien au-delà de ton visage puisqu’il allait jusqu’à me réchauffer l’intérieur de l’âme.
Je me souviens… et c’est l’hiver.
Inscription à :
Articles (Atom)
