jeudi 21 août 2008

Le petit chaperon rouge

Il était une fois un petit zizi qui habitait dans le pays des Mâles. Comme il portait toujours une petite capuche rouge on le surnommait le petit chaperon rouge. Tous les Mâles habitaient dans un petit village près d’une rivière. Ils y habitaient depuis toujours. Derrière le village s’étendait une forêt à perte de vue. Mais au-delà de la grande forêt que personne n’osait traverser car l’on était pas sûr de pouvoir en revenir, vivait une vieille femme qu’on appelait Lamort. On racontait que la vieille femme était très puissante et très dangereuse. Car si jamais Lamort mourrait de faim, elle sortirait de chez elle et irait tout droit au pays des Mâles qui disparaîtraient immanquablement. Les Mâles pensaient que la seule façon de maintenir la vieille femme chez elle était de lui porter de quoi se sustenter : des assassinats, des guerres, des meurtres passionnels, des exterminations massives, des sacrifices en tous genres, bref tout ce qui lui ferait plaisir et la calmerait pour quelques temps. Mais tous les Mâles avait très peur d’aller chez elle car dans la forêt vivait, paraît-il, une créature étrange qui pouvait vous transformer en bête et vous condamner pour l’éternité à chercher votre nourriture avec un groin. Cette créature s’appelait Lafemme. C’est donc au petit chaperon rouge, parce que c’était le plus petit, que l’on confia un jour cette mission en lui recommandant bien de ne pas s’attarder en chemin, de ne répondre à aucune avance de cette créature car il ne fallait ni faire attendre la vieille femme ni risquer de finir en pourceau. Il était jeune et naïf et pour tout dire, il ne croyait pas à toutes ces sornettes aussi c’est le cœur léger qu’il partit avec mon fardeau de cadavres tout frais sur le dos. Le temps était au beau fixe, les oiseaux piaffaient d’impatience en attendant la suite de l’histoire car c’était la première fois qu’il voyaient un chaperon rouge s’aventurer dans la forêt. Il ne se pressait pas, profitant de sa liberté toute nouvelle. Il avait passé toute son enfance dans un tout petit village dont il avait fait des centaines de fois le tour sans jamais rien rencontrer de vraiment palpitant. Pour lui tout était nouveau. Il vagabondait donc en sifflotant et en s’émerveillant au fur et à mesure qu’il pénétrait plus profondément dans la forêt. Au détour du chemin, apparut alors à ses yeux éblouis une créature magnifique qui sortait de derrière un arbre. Elle ressemblait aux Mâles mais avec des formes beaucoup plus douces et une couleur de peau laiteuse qu’il n’avait jamais vue. De plus, elle sentait très bon. Oubliant toutes les recommandations, au lieu de s’enfuir comme on le lui avait recommandé, il s’arrêta pour la contempler. Elle s’approcha de lui et lui demanda d’une voix très douce où il allait. « Je vais voir Lamort, répondit-il – Et que portes-tu dans ton sac ? – Des cadavres tout frais – Ecoute, lui dit-elle, je connais un chemin beaucoup plus court et plus beau pour aller vers la maison de Lamort. – Ah ! Bon ! – Oui, après le gros chêne que tu vois là-bas, prends à gauche, longe la colline et tu y seras très vite, la maison est dans une clairière, tu ne peux pas la rater. – Merci répondit-il, vous êtes trop aimable. » Et il partit tout heureux de cette rencontre, convaincu que tout ce qu’on lui avait raconté sur cette vilaine créature n’était que mensonges et autres billevesées. Quand il arriva enfin devant la maison de Lamort il frappa à l’huis. Une voix d’outre-tombe demanda : « Qui est-là ? – Le petit chaperon rouge – Et que viens-tu faire chez moi ? – Vous apporter un grand sac de cadavres tout frais - Tire la bobinette et la chevillette cherra ! » Il tira la bobinette et la chevillette chût. Il entra dans la pièce qui était très sombre avec en son milieu un grand lit. Il s’approcha du lit après avoir posé mon sac par terre et Lamort lui dit :
« Viens mon petit, à côté de moi dans le lit, que je te voies de plus près. »
Il monta dans le lit et se mit à observer Lamort.
- Dites, madame Lamort, que vous avez de beaux yeux !
- C’est pour mieux t’admirer mon enfant !
- Dites, madame Lamort, que vous avez une belle bouche !
- C’est pour mieux t’embrasser mon enfant !
- Dites, madame Lamort que vous avez de belles mains !
- C’est pour mieux te caresser mon enfant
- Dites, madame Lamort qu’est-ce que vous avez là ?
- Une vulve mon enfant !
- Et à quoi ça sert ?
- C’est pour mieux t’avaler mon enfant !

Et sitôt dit, sitôt fait, elle l’attrapa de ses deux mains si belles et si douces et le plongea dans son ventre où il disparut complètement. A l’intérieur il faisait tout noir et il se mit à avoir un peu peur. Il sentit que madame Lamort bougeait et quand il entendit faiblement son rire étouffé par l’épaisseur de son ventre, il comprit, mais trop tard, toute son erreur. Ce n’étais pas madame Lamort qui était dans le lit mais Lafemme de tout à l’heure. Il ne savais pas ce qu’elle avait fait de madame Lamort mais elle avait pris sa place et l’avait trompé. Maintenant il était prisonnier et il sentit les larmes lui monter tant et si bien qu’il si mit à pleurer comme un fontaine ce qui le calma beaucoup. Après cela il se sentit merveilleusement bien, il faisait chaud, tout était doux autour de lui et il pouvait passer tout son temps à ne rien faire d’autre que dormir et rêver. Cependant, il resta là de longues semaines et il se rendit compte rapidement qu’il n’était pas seul dans cet endroit car il avait de moins en moins de place. Un jour, il entendit la voix de Lafemme qui expliquait ce qu’elle avait fait et qui lui parlait tout doucement en lui disant de ne pas avoir peur.

Bien longtemps après, alors qu’il ne pouvait quasiment plus respirer à cause du manque de place, il entendit une voix qui venait du dehors. C’était celle d’un Mâle qui criait à ces compagnons : « Regardez-ça, comme elle est grosse, elle peut à peine courir maintenant, nous ne risquons plus rien, tuons-la ! Elle ne nous embêtera plus ! »

Et il entendit un énorme bruit puis il se sentit tomber à toute vitesse. Il y eut un grand choc et il s’est évanoui. Il se réveilla couché sur les feuilles des arbres, en pleine lumière, entouré de tous les Mâles qui semblaient heureux de le revoir.
- Qu’avez-vous fait de Lafemme, s’exclama-t-il. Pourquoi suis-je sorti ?
- Nous l’avons assommée et comme nous entendions du bruit, nous avons ouvert son ventre. Tu étais dedans ainsi que Lamort qui était devenu toute petite et qui braillait sans cesse. Alors nous avons remis Lamort dans le ventre, nous avons ajouté des pierres et nous avons recousu le ventre. Puis nous avons jeté le tout dans la rivière. Bon débarras !
- Imbéciles! Pauvre idiots ! C’est elle qui nous avait débarrassé de Lamort, elle me l’a confié. Quand elle est entrée dans la maison, celle-ci a eu si peur qu’elle s’est enfuie à toutes jambes ! Et ce que vous avez pris pour Lamort en taille réduite c’était ce qui allait vous libérer à tous jamais de votre malédiction : Lamour. Et c’était grâce à vous qui m’aviez envoyé que tout aurait pu se résoudre.

A ce moment là , il y eut un bruit sourd et énorme dans le ciel et des milliers de bombes se sont mises à tomber.

vendredi 25 juillet 2008

Amalia Badou Nahlet el Lieh

Amalia Badou Nahlet el Lieh fut mordue à l’âge de cinq ans par un serpent bleu de quatorze centimètres de long. Elle passa trois jours dans les fièvres les plus fortes. Tout le monde s’attendait à la voir mourir. Or, un matin, après une nuit de délire qui avait fait penser à sa mère que ce serait la dernière, elle se réveilla en disant : « J’ai faim ! ».
La morsure du serpent avait pratiquement disparue ne laissant qu’une toute petite tâche brune qui au fil des ans devint un bouton sur sa cuisse droite.

Cependant une étrange maladie s’empara d’elle, une sorte de mélancolie l’obligeant à rester des nuits entières éveillée à contempler la lune même par nuit noire.

Quelques trente années plus tard, elle cherchait toujours un homme. Quand elle en eut enfin trouvé un, après de multiples essais, elle lui demanda de l’épouser.

Quelques mois avant la date fixée pour le mariage, les yeux d’un homme qui n’étaient pas ceux de celui auquel elle se destinait, se posèrent sur elle. Son âme en fut chavirée et l’image de l’homme ne la lâcha plus. Comme une morsure de serpent. Comme elle aimait beaucoup celui qu’elle allait épouser elle fit un dessin des deux amants qu’elle tenta de mélanger pour n’obtenir qu’un seul visage. Son futur mari découvrit le dessin et se mit en colère. Il prit la bague de fiançailles qu’il avait achetée et la jeta au fond d’un puits. Le charme se rompit immédiatement et Amalia Badou Nahlet el Lieh oublia les yeux qui l’avaient fait chavirer.
Elle se maria et ce fut l’un des plus beaux jours de sa vie.

Quelques temps après, son mari, qui était un navigateur, partit pour un pays étranger, très loin de leur demeure commune.
Comme il tardait à revenir, elle décida de le rejoindre. Mais quelques jours avant de partir, les yeux d’un homme qui n’était pas le sien se posèrent sur elle. Son âme en fut chavirée et l’image de l’homme ne la lâcha plus. Comme une morsure de serpent. Elle fit un dessin ou elle essaya de mélanger le portrait de son mari avec celui de cet homme. Elle s’embarqua sur le bateau qui devait la conduire vers le pays où était son mari mais l’homme s’embarqua avec elle. Elle ne le repoussa pas. Une violente tempête fit sombrer le navire. Ils survécurent et l’homme ramena Amalia Badou Nahlet el Lieh dans son pays.

Un soir alors qu’elle se regardait dans une glace, elle vit que le bouton sur sa cuisse avait grossi.

Son mari attendit de longs mois et ne la voyant pas venir il se mit à désespérer. De son côté Amalia Badou Nahlet el Lieh pensa qu’elle ne reverrait plus, elle non plus son mari et que le destin en avait décidé ainsi. Sur le dessin qu’elle avait fait le visage de son mari s’estompait de jours en jours.

Par trois fois son mari crut la revoir. C’était le même corps, le même visage et la même voix que celle qu’il aimait mais à chaque fois qu’il voulait la prendre dans ses bras elle disparaissait. Son mari comprit que c’était un fantôme qui le visitait et il eut peur qu’elle ne soit morte à tout jamais.

Mais comme au fond de son cœur il pensait qu’elle était toujours vivante il attrapa un oiseau jaune et le chargea d’un message. L’oiseau trouva le chemin d’Amalia et déposa le message sur le bord de la fenêtre. Son mari l’aimait toujours et n’avait cessé de l’attendre tout ce temps, sans jamais regarder un autre femme tant elle était chère à son cœur.

Quelque temps après elle découvrit au fond d’un tiroir le dessin aux deux visages et elle vit que le visage de son mari avait reprit tout son éclat et que celui de l’amant s’estompait.

Elle trouva un oiseau rouge et lui confia un message, espérant que l’oiseau trouverait le chemin de cette terre étrangère où son mari vivait. L’oiseau trouva la route et remit un jour le message sur le bord de la fenêtre. Mais l’oiseau avait essuyé tellement de tempêtes et de vents violents et de pluies diluviennes que le message était à peine déchiffrable. Le mari passa de longues heures à essayer de le recomposer mais il obtenait à chaque fois une version différente. Au fond de son cœur après ces longs mois d’absence et la visite des trois fantômes il eut peur que de nouveau il s’agisse d’un mirage et que le message était envoyé par un esprit.

Pour s’assurer qu’il s’agissait bien de sa femme, qu’elle l’aimait toujours et qu’elle le désirait, il attrapa un oiseau jaune et lui confia cette lettre en ajoutant à la fin : « Si c’est toi, et si tu veux de moi, envoie-moi un tango ».

Il était sûr que si c’était un esprit, il ne comprendrait pas le sens du message et que si c’était vraiment sa femme il recevrait ce qu’il attendait.

Et il attendit.

lundi 11 février 2008

Voyage à Rhodes

J’ai pris le bateau. Etrange expression ! Comment peut-on prendre un bateau ? Ou un avion, ou un train ? S’agit-il de prendre entre ses bras ou de prendre au sens militaire : S’emparer de… En tous les cas j’ai pris le bateau et je l’ai pris pour Rhodes. Non que j’aie confondu les deux… Je suis monté sur un bateau à destination de Rhodes, voilà l’expression juste !

Je suis donc, au moment où j’écris ces lignes, au milieu d’une mer dans un amas de ferraille de plusieurs milliers de tonnes qui est supposé m’emmener à Rhodes – une île qui n’a rien à voir, malgré les apparences avec Rhodes Island ! Je dis supposé, car mon esprit nourri au sein du cartésianisme se refuse à imaginer que plusieurs milliers de tonnes d’acier remplies à ras le bord de voitures, de camions et d’humains puissent flotter. Nous sommes comme cela nous les terriens qui avons fait vingt ans d’études. Nous sommes capables de monter dans un avion sans savoir pourquoi il tient dans l’air et dans un bateau sans savoir comment il tient dans l’eau ! En vérité et c’est encore plus grave, quatre-vingt dix pour cent d’entre-nous ignorent comment ils tiennent eux-mêmes sur terre. Mais ça c’est une autre histoire.

Faisons donc une expérience ! Saisissons-nous de ces milliers de tonnes d’acier que l’on nomme bateau, ou navire, ou embarcation, ou bâtiment ou paquebot, peu importe, et formons délicatement dans la paume de nos mains une boule. Posons cette boule délicatement sur la surface de la même eau qui venait de nous porter avant de procéder à cette transformation. Que se passe-t-il ? Cette énorme boule s’enfonce-t-elle immédiatement dans les profondeurs océanes comme le ferait n’importe quel caillou de dix grammes ? Votre esprit rationnel n’a bien sûr aucun doute ! Même si vous ignorez tout de la poussée d’Archimède vous visualisez immédiatement le résultat ! Mais alors comment expliquez-vous que ces montres d’acier ne coulent pas ? Vous ne savez pas ? Car enfin la poussée d’Archimède ne s’exerce-t-elle pas à tous les objets quelle que soit leur forme et la matière qui les compose ?

Donc, reprenons notre expérience, et que voyons-nous devant nos yeux ébahis ? Cela flotte ! Vous êtes en train de penser que l’auteur de ces lignes a vraisemblablement perdu toute notion de réalité et que le mal de mer dont il doit être l’objet lui a fait perdre tout équilibre psychique mais vous êtes-vous posé cette question : Ais-je déjà transformé, dans mes petites mains, un paquebot en boule d’acier ? La réponse est non, probablement – et pourtant vous êtes sûr de votre fait ! Donc vous ne savez pas comment un bateau flotte mais vous êtes sûr qu’il flotte parce que vous avez déjà pris un bateau. Et vous êtes certain que la boule ne va pas flotter alors que vous n’avez fait cette expérience ! Admettons !

Pour poursuivre l’expérience prenons maintenant un bateau tout neuf de 300 mètres de long, n’ayant jamais navigué mais conçu pour résister à des icebergs titanesques. Saisissons-le par la proue entre le pouce et l’index et faisons-lui faire trempette. Que se passe-t-il ? Il coule ! Pourquoi ? Et bien la raison en est très simple malgré les apparences : Le bateau tout neuf n’a jamais appris à flotter tandis que la grosse boule d’acier se souvient très bien des centaines de miles parcourus sur toutes les mers du globe ! (Je dis globe parce que c’est plus joli !) Je vois tout de suite des esprits retords me demander pourquoi on n’apprend pas aux pierres à nager, les pierres étant naturellement disponibles à la différence de l’acier cela ferait beaucoup d’économies. Je leur répondrai, deux points ouvrez les « – Et une île, en quoi c’est fait, une île ? Fermez les ». Ce qui nous ramène directement au but initial de ce voyage : Rhodes est une île, c’est à dire un gros caillou qui a appris à flotter il y a très longtemps. De là à penser que toute chose est la chose qu’elle est parce qu’elle a appris à être cette chose il n’y a qu’une brasse. J’y reviendrai.
Mais j’entends une remarque fort pertinente : si Rhodes est une île et que cette île flotte pourquoi prendre un bateau pour s’y rendre ? Pourquoi ce gros caillou ne viendrait-il pas vous chercher si en plus de savoir flotter il savait nager ? La encore la réponse tombe sous le sens : vous n’êtes pas seul au monde ! Imaginons que vous soyez seul, alors oui ! Vous auriez pu apprendre à Rhodes à venir jusqu’à vous et éviter ainsi les désagrément d’un voyage sur un bateau sans cabines, obligé que vous êtes à tenter vainement de dormir sur une banquette au milieu des conversation bruyantes et néanmoins helléniques (ce qui est un pléonasme) avec le faisceau lumineux d’une lampe directement dans l’œil droit et que le filtre de votre paupière fermée n’atténue que si peu. Mais vous n’êtes pas seul, et si vous pouviez amener Rhodes à vous, les centaines de personnes désirant s’y rendre, devraient attendre leur tour tant et si bien que si, par chance, vous étiez le premier à aborder l’île vous ne pourriez jamais débarquer là où vous le souhaitez, attendant des siècles que l’île embarque tous ceux qui sont désireux de fouler son sol. Sans compter que l’un des atouts majeurs de Rhodes est sa position géographique et par conséquence directe, son climat. Imaginez si un canadien…Et il y a des canadiens qui viennent à Rhodes je peux en attester.

Rhodes est donc une île qui flotte mais qui ne navigue pas ! Et il en est ainsi en fait de toutes les terres de cette planète. En réalité ce n’est pas tout à fait vrai. Non seulement toutes les îles mais tous les continents se déplacent sur la surface des eaux mais ils le font si lentement que d’une vie à l’autre, nous, petits humains, avons l’expérience d’une immobilité.

Comme se déplacent nos sentiments sur l’océan du désir. Et il nous arrive de nous réveiller certains matins de notre vie avec l’obligation de constater que ce que nous pensions installé là pour toujours a fini par se séparer de nous si imperceptiblement que nous n’en avons rien vu venir.

J’aimerai trouver un amour, le prendre délicatement dans la paume de mes mains, le déposer sur l’eau, et, pour ne pas le perdre, apprendre à nager avec lui pour, ensemble, partir sur les mers de la vraie vie.

mardi 5 février 2008

Je me souviens

C’est l’hiver et je me souviens…

C’est l’hiver et je me souviens, dans la douceur d’un soir d’été, m’être caché sous la lune, dans le secret des branches du cerisier à guetter la silhouette de ta présence, forme noire détachée dans le cadre lumineux de la fenêtre de la salle de bain, la haut sous le toit, figure humaine dont les disparitions et apparitions, les passages inexplicables à mon entendement masculin me trouvaient, tel l’enfant devant un théâtre d’ombre mystérieux, à tenter de comprendre ce qui motivait tout ce temps passé à te préparer pour la nuit puis, voyant la lumière jaune s’éteindre, courir au fond du jardin et me jeter dans le lit en tentant de calmer une respiration haletante due autant à ma course qu’aux palpitations de mon émerveillement et guetter d’une oreille inquiète le bruit feutré de tes pas qui s’approchaient comme s’il avait été possible que tu ne vinsses pas.

C’est l’hiver et je me souviens de ces matins de printemps où, après une nuit commencée dans les caresses à la lueur d’une bougie vacillante et continuée dans la tendresse ensommeillée de ma main posée sur ta hanche fraîche, tu te levais, réveillée par les chants d’oiseaux, tu enfilais ton pantalon de pyjama rouge, tu reprenais ton sac, ta bouteille d’eau, ton livre, ta lampe de poche et, sans un mot, tu sortais, image du dos d’une femme avec qui j’avais dormi, me laissant seul sous la couette à goûter le plaisir d’être tout simplement vivant, encore nimbé des parfums de notre couche dans un lieu qui chaque soir, chaque matin, me paraissait un miracle sans que jamais je ne m’y habitue, n’ayant envie de rien si ce n’est de laisser mourir tout doucement l’écho de nos coeurs qui, quelques heures plus tôt, avant le sommeil, dans la chaleur du poêle à bois, s’étaient mis à battre à toute volée.

C’est l’hiver et je me souviens de toi dans ton jardin de printemps, savant mélange de nature livrée à elle-même et d’interventions farouches pour lutter contre l’envahissement incessant, armée de ton sécateur et qui coupait, rectifiait, te battait, comme si tu taillais dans les frondaisons de ta propre nature pour continuer à respirer et laisser s’épanouir les fleurs de ta vie, profusion de formes et de couleurs apparaissant partout, se vengeant de la tristesse des jours gris et froids de l’hiver, affirmant leur droit à vivre, revendiquant d’être belles et éphémères.

C’est l’hiver et je me souviens des soirs couchants d’avant l’été, aux premières douceurs vespérales, après avoir traversé d’un pas lent le jardin exubérant de vert tendre, un verre de vin blanc à la main, goûtant chaque pas qui nous rapprochait de notre coin de silence à nous, nous asseyant sur la marche et de ta voix si légère posant l’un derrière l’autre quatre mots de velours « tu m’offres une cigarette ? » sans penser à rien qu’à respirer le temps qui passe entre les volutes de fumée bleutée avec ce sentiment, inconnu sur le moment mais revécu dans ce souvenir, qu’il suffisait d’être là, ensemble, dans le moment présent, sans tensions, sans questions, pour simplement s’aimer.

C’est l’hiver et je me souviens des moments de bonheur à masser tes pieds, passant et repassant mes mains sans cesse, sans le début d’une lassitude, sur toute la surface d’une peau offerte au sculpteur que j’étais alors, palpant la plante comme une pâte, faufilant mes doigts dans les espaces serrés des tiens, les prenant ensemble, cinq presqu’îles attachées au petit continent, jouant le flux et le reflux de la marée, les saisissants un par un pour en dégager la grâce et pour que s’épanouisse ton plaisir, tel que tu n’avais aucune envie que cesse cette sensation proche du bébé qu’on caresse et qui laisse s’envoler un sourire inégalable, tel que j’aurai pu, si nous avions été plus fous, continuer et continuer des jours entiers jusqu’à la fin des mondes.

C’est l’hiver et je me souviens de ton rire en pépites traversées de soleil, de tes éclats de joie, de ton sourire irradiant bien au-delà de ton visage puisqu’il allait jusqu’à me réchauffer l’intérieur de l’âme.

Je me souviens… et c’est l’hiver.

samedi 26 janvier 2008

Seule

Voilà, on veut rencontrer quelqu'un pour vivre. Pour ne plus vivre seule, ne plus rester des soirées entières à se demander quel sens a notre vie et pourquoi les mètres carré de peau qui nous ont été donné pour recevoir des caresses restent des déserts vides et glacés.
Voila pourquoi l'on cherche, au marché immense de l'amour, dans ses travées sans fins, quelqu'un qui voudra nous regarder, nous toucher, nous prendre et nous emmener.
Et quand nous le trouvons, ou croyons le reconnaître dans la foule des à peu près humains qui nous attirent, nous sommes portés sur le chariot de la joie à travers les soiries du désir, dans des recoins drapés d'or scintillant. Nous nous savons revivre, renaître à notre mort affective. Nous nous aimons.

Mais que vienne le temps et son cortège de chiens tristes et nous sentons peser sur nous des ciels gris qui ternissent les couleurs de notre amant. Il redevient, lui que nous regardions comme un prince aux yeux d'azur, un parmi d'autre, presque encombrant et nous l'accusons d'avoir oublié d'allumer en nous les flammes de la surprise et du tremblement.

Alors, après avoir joué à nous en contenter nous reprennons notre quête inlassable et retournons au souk y chercher des miracles.


Qu'avons-nous fait finalement si ce n'est attendre tout de l'autre ? Qu'avons-nous fait pour embellir avec lui le palais du désir, nous sommes-nous promenés, mains dans la main, à regarder chaque pièce de notre royaume en nous demandant comment la rendre plus belle et plus lumineuse ? Avons-nous écrit des chansons pour son coeur, avons nous imaginé des stratagèmes pour parfumer les jours ?

Et nous finisson par dire que la vie est décevante alors même que le seul Dieu qui en tient le destin en ses mains porte notre nom.